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Projet de loi relatif à la protection des enfants

Audition de M. Adrien Taquet par la commission des affaires sociales du Sénat le 29 septembre 2021

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Projet de loi relatif à la protection des enfants – Audition de M. Adrien Taquet, secrétaire d’État auprès du ministre des solidarités et de la santé, chargé de l’enfance et des familles

Mme Catherine Deroche, présidente. – Nous entendons cet après-midi M. Adrien Taquet, secrétaire d’État auprès du ministre des solidarités et de la santé, chargé de l’enfance et des familles, sur le projet de loi relatif à la protection des enfants.

J’indique que cette audition fait l’objet d’une captation vidéo sera retransmise en direct sur le site du Sénat et qui sera disponible en vidéo à la demande.

Le calendrier d’examen de ce texte a été très évolutif, puisque nous avions prévu de l’examiner en commission le 6 octobre prochain, puis en séance publique le 20 octobre. C’est finalement la proposition de loi visant à réformer l’adoption qui sera discutée dans l’hémicycle à cette date. Le Sénat devrait donc examiner le projet de loi relatif à la protection des enfants au cours de la semaine du Gouvernement de décembre. Toutefois, en accord avec le rapporteur, Bernard Bonne, compte tenu de la période extrêmement dense qui nous attend, je proposerai à la commission d’établir son texte le 20 octobre, avant d’entrer dans le long tunnel du projet de loi de financement de la sécurité sociale (PLFSS).

Monsieur le secrétaire d’État, je vous donne la parole pour présenter brièvement le projet de loi. Mes collègues vous poseront ensuite des questions.

M. Adrien Taquet, secrétaire d’État auprès du ministre des solidarités et de la santé, chargé de l’enfance et des familles. – Merci beaucoup, Madame la présidente, de nous donner l’occasion de discuter de ce projet de loi. J’évoquerai les raisons pour lesquelles celui-ci s’inscrit dans une double dynamique. Il s’agit d’une brique législative au sein de la stratégie de protection des enfants un peu plus globale. Quelque 38 articles sont issus des travaux de l’Assemblée nationale, alors que le texte initial en comptait 16. Cela montre toute la richesse du travail parlementaire, qui se vérifiera une fois encore lorsque vous aurez à examiner le texte.

Nous avions eu l’occasion d’évoquer la protection des enfants lors d’une précédente audition. Dès ma nomination, j’ai parlé d’un pacte pour l’enfance qui s’articulerait autour de trois piliers.

Le premier est l’accompagnement de la parentalité. Ce volet préventif de cette politique publique s’incarne surtout autour des « mille premiers jours de l’enfant », notamment grâce au rôle important de la protection maternelle et infantile (PMI).

Le deuxième est la lutte franche, directe et frontale contre les violences faites aux enfants. La situation de nos enfants face aux violences physiques, psychologiques ou sexuelles est indigne de notre pays. C’est pourquoi j’ai fait de cette lutte un axe prioritaire de mon action, au travers du plan de lutte contre les violences faites aux enfants, présenté le 20 novembre 2019 à l’occasion du trentième anniversaire de la Convention internationale des droits de l’enfant. Ce plan a été complété par d’autres mesures, telles que la création de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles, le rapport de Catherine Champrenault sur la prostitution des enfants et le plan national de lutte contre ce phénomène que j’annoncerai prochainement – 10 000 mineurs sont concernés -, la loi sur le non-consentement avant quinze ans, que vous avez discutée en avril dernier et dont certaines dispositions intéressantes sont restées dans l’ombre, bien que vous les ayez votées – je citerai la création du crime de sextorsion, le durcissement des peines en cas d’incitation d’un mineur à se livrer à des pratiques sexuelles sur internet, aujourd’hui passible de sept ans de prison, ou encore le repérage systématique à l’école des violences qu’auraient pu subir les enfants, y compris ceux de trois ou quatre ans, à l’occasion des visites médicales, conformément à une demande formulée par le Président de la République le 23 janvier dernier, à la suite de la vague #metooinceste. Je ferai bientôt des annonces concernant les parcours de soins gradués pour les victimes de violences sexuelles.

Le troisième pilier est notre système institutionnel de protection de l’enfance, qui mérite certaines améliorations. J’ai lancé dès le début une concertation – les représentants de sept ministères y ont participé – avec les principaux acteurs concernés : l’Assemblée des départements de France (ADF), les associations et les enfants protégés eux-mêmes. Il convient d’y ajouter l’État, car j’ai toujours dit que cette politique publique était une compétence non pas décentralisée, mais partagée. Il ne s’agit pas de revenir sur le chef de filat du département en la matière, mais les pouvoirs publics ont trop souvent considéré que c’était à l’enfant de suivre notre organisation administrative. Les ruptures proviennent souvent d’une mauvaise coopération entre État et départements, et parfois entre les services de l’État eux-mêmes, qu’il s’agisse des agences régionales de santé (ARS), de l’Éducation nationale ou de la justice. Cette concertation de quelques mois avec les départements a conduit à une stratégie mutuelle de prévention et de protection de l’enfance. Elle s’articule autour de la contractualisation avec 30 départements en 2020 et 40 en 2021 ; et nous l’étendrons aux 30 derniers en 2022. Nous avions défini quatre grands objectifs.

Le premier concerne des actions très concrètes à mettre en place dans le cadre de cette contractualisation, qu’il s’agisse de la création de 600 places pour l’accueil des fratries ou d’une meilleure prise en compte de la parole de l’enfant dans les territoires. Deux obligations étaient imposées aux départements : réinvestir dans leur PMI et proposer des solutions pour les 20 % d’enfants en situation de handicap de l’aide sociale à l’enfance (ASE). L’État investira lui-même, sur trois ans, près de 600 millions d’euros dans la protection de l’enfance, dont 100 millions d’euros pour les PMI, somme qui correspond à la perte des dix dernières années. Certes, la mise en place de nouveaux dispositifs génère des coûts pour les collectivités locales, mais, à travers la contractualisation, nous les avons déjà compensés. Nous avons notamment prévu le remboursement des actes effectués à la place de la médecine scolaire.

Le deuxième grand volet de cette stratégie consiste, au nom de l’équité territoriale, à créer un cadre national d’exercice commun de cette compétence départementale. Je citerai l’élaboration par la Haute Autorité de santé (HAS), en lien avec 60 départements, d’un référentiel d’évaluation des situations de danger. Aucun principe constitutionnel ne justifie que le danger pour un enfant soit apprécié différemment d’un endroit à un autre. Autre exemple : la question des assistants familiaux, qui a été abordée lors de la concertation, a ensuite fait l’objet de huit mois de négociation avec l’ADF, les employeurs, les associations et syndicats, avec pour objectif de s’entendre, entre autres, sur la formation, la rémunération et la suspension des agréments en cas de suspicion de maltraitance. Seules les dispositions législatives se retrouvent dans le texte. Elles sont importantes pour améliorer le système, qui dysfonctionne parfois en raison des carences de nos propres institutions, mais qui protège aussi. À cet égard, je m’inscris totalement dans la lignée des deux grandes lois de 2007 et de 2016. Le texte doit nous permettre de progresser davantage.

Le projet de loi vise tout d’abord à améliorer la sécurité des enfants, qu’elle soit affective, matérielle ou physique. Cela passe par le renforcement des contrôles des antécédents judiciaires des professionnels au contact des enfants, par la création de référents dans les départements vers lesquels les enfants pourront se tourner en cas de violence, par l’obligation pour les établissements d’instaurer des plans de lutte contre la maltraitance, avec une attention portée aux enfants en situation de handicap, par la mise en place d’une base nationale pour les assistants familiaux ou encore la création de premières normes réglementaires sur les taux d’encadrement et, enfin, par l’interdiction des enfants à l’hôtel
– 7 000 à 10 000 enfants étaient concernés avant la crise sanitaire, mais ce chiffre a baissé, et certains départements sont exemplaires.

La sécurité affective fait l’objet de l’article 1er, qui permet d’évaluer systématiquement l’option d’un accueil chez un tiers digne de confiance. Le système français est très institutionnel, avec trois cercles de protection autour de l’enfant : la famille, l’entourage et les services de protection de l’enfance. En Allemagne, nombre d’enfants sont confiés à leurs grands-parents. Les députés ont ajouté une disposition afin que la parole de l’enfant soit prise en considération. L’interdiction de séparation des fratries n’est malheureusement pas du tout systématique. Et la loi ne peut pas tout résoudre, d’où l’importance de l’expérience et de la formation professionnelle des intervenants.

S’agissant des actes usuels et non usuels, nous avons voulu permettre au juge, sans porter atteinte à l’autorité parentale, de lister une série d’actes qui ne nécessiteront pas un nouveau recours au juge.

Pour les assistants familiaux, le diplôme passera du niveau V au niveau IV. La formation initiale et la rémunération seront réexaminées, notamment pour une meilleure prise en compte des enfants à besoins spécifiques. La possibilité de poursuivre cette activité au-delà de l’âge de la retraite vise à éviter les ruptures indésirables.

Nous avons pris des dispositions pour que les 6 % d’enfants de l’aide sociale à l’enfance qui font des études supérieures accèdent automatiquement à une bourse de niveau 7 et à un logement étudiant. L’un de nos amendements vise à ce que ces jeunes bénéficient de la garantie jeunes ou d’un contrat jeune majeur. Aucun d’entre eux ne doit sortir du système sans solution. Pour tenir compte du droit à l’erreur, un entretien est prévu six mois après la sortie du dispositif, et il est possible à tout moment à la demande du jeune.

Plusieurs sujets sont encore sur la table : dans certains cas, la réflexion est inachevée ; dans d’autres, les départements sont plus directement concernés, et la discussion doit logiquement avoir lieu au Sénat. De surcroît, lorsque l’Assemblée nationale a examiné le texte, le bureau de l’ADF n’était pas encore constitué. Je pense à la gouvernance territoriale, dont le pilotage doit être renforcé, à l’image de la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA) ou du groupement d’intérêt public Enfance en danger (Giped), au sein duquel sont représentés l’État, les départements et les associations, en vue d’élaborer les référentiels communs et de partager les bonnes pratiques. L’Observatoire national de la protection de l’enfance (ONPE) fait du bon travail, mais, collectivement, on peut mieux faire en y associant les services de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees). Cela permettra de croiser les bases de données nationales et locales.

Pour ce faire, nous prévoyons le rapprochement de quatre organismes existants : le Giped, qui gère l’ONPE et le 119, l’Agence française de l’adoption (AFA), le Conseil national d’accès aux origines personnelles (CNAOP), qui est très demandeur d’une telle démarche, et le Conseil national de la protection de l’enfance (CNPE), qui pourra continuer à émettre des avis indépendants sur les projets du Gouvernement, dans l’esprit de ce qu’a conçu Laurence Rossignol. J’ai demandé aux députés de ne pas trop avancer sur la gouvernance locale pour que ce sujet soit débattu au Sénat. Je pense que l’observatoire départemental de la protection de l’enfance (ODPE) doit devenir le lieu actif de la détermination de la conduite opérationnelle de la politique de protection de l’enfance sur le territoire. L’État et les collectivités territoriales doivent être présents lors de ses réunions régulières, à l’instar de ce qui se passe dans les Côtes-d’Armor. Je rêve que l’ODPE soit, demain, coprésidé par le président du département et le préfet… Mais il vous revient, en tant que représentants des collectivités territoriales, de le décider, si vous estimez que cette idée est pertinente.

D’autres sujets sont ouverts à la réflexion, notamment la notion du prix de journée pour les enfants. Dans le secteur médico-social, nous sommes passés au contrat pluriannuel d’objectifs et de moyens (CPOM), afin de donner plus de visibilité aux gestionnaires. Les associations sont souvent sur les deux champs. Tout cela manque d’efficacité. Les associations départementales d’entraide des personnes accueillies en protection de l’enfance (ADEPAPE), qui réunissent d’anciens enfants protégés, ont un vrai rôle institutionnel à jouer – elles figurent d’ailleurs dans le code de l’action sociale et des familles. Or elles dépendent fortement des subventions. Il faudrait leur donner un peu de visibilité et d’assise financière, en leur allouant, par exemple, un montant forfaitaire en fonction du budget du département.

Enfin, des actions doivent être menées en faveur de l’action éducative en milieu ouvert (AEMO), qui ne représente que 18 % des mesures. Un amendement en ce sens a été déposé à l’Assemblée nationale par Isabelle Santiago, mais on peut aller plus loin sur l’appropriation de ces mesures par les différents acteurs et sur les contrôles effectués. Des départements, pourtant financeurs, se sentent mis à l’écart par les décisions judiciaires. Comme pourra en témoigner Corinne Imbert sur l’adoption, j’agis depuis le début en lien avec l’Assemblée des départements de France, car c’est ensemble que l’on améliorera le système.

Mme Catherine Deroche, présidente. – Nous avons examiné ce matin en commission un rapport d’information sur les mineurs non accompagnés (MNA).

M. Adrien Taquet, secrétaire d’État. – Quelques dispositions du texte visent ces mineurs. J’y reviendrai au gré des questions.

Mme Catherine Deroche, présidente. – Une partie du rapport que doit prochainement publier la mission Sauvé, sur les abus sexuels sur mineurs dans l’Église, porte sur les mineurs confiés à l’ASE. Il serait opportun de dresser un bilan des actions qui ont déjà été conduites sur ce dossier.

M. Bernard Bonne, rapporteur. – Merci, Monsieur le secrétaire d’État, de votre volonté d’améliorer le système de protection de l’enfance. Ce projet de loi va inévitablement donner lieu à de nombreuses discussions, et le temps qui nous est imparti aujourd’hui ne nous permettra pas d’aborder tous les sujets.

À la lecture du projet de loi, deux constats s’imposent. Le premier est que ce texte, assez disparate, se borne souvent à ajuster ou répéter des principes ou des dispositifs qui existent déjà, comme le parrainage ou l’accueil chez un tiers digne de confiance. Le second est qu’il ne tire pas les conséquences du défaut d’application des dernières lois de 2007 et de 2016 : le projet pour l’enfant est trop peu appliqué, les médecins référents en protection de l’enfance manquent encore dans de nombreux départements et l’objectif fixé en 2007 de déjudiciariser la protection de l’enfance, en privilégiant les mesures administratives plutôt que judiciaires, est très loin d’être atteint. Nous percevons assez mal la ligne fixée par ce texte et les moyens engagés pour améliorer réellement l’existant. Quel objectif vous fixez-vous avec ce projet de loi ?

Le texte contient un certain nombre de mesures nouvelles qui vont dans le bon sens, mais qui auront un coût important pour les départements, même si vous avez dit, Monsieur le secrétaire d’État, qu’il y aurait une compensation de la part de l’État. Entre la limitation de l’hébergement à l’hôtel, l’accompagnement des jeunes majeurs jusqu’à 21 ans ou la revalorisation des rémunérations des assistants familiaux, quel sera le coût pour les départements, qui n’ont aujourd’hui plus d’autonomie financière et sont exsangues ? Quels sont les engagements immédiats et pérennes du Gouvernement pour accompagner financièrement les départements et la mise en oeuvre de ces mesures ?

Concernant la gouvernance, le texte propose de confier aux ODPE un rôle d’animation des acteurs locaux. Vous parlez maintenant d’une coconstruction des projets départementaux, mais nous n’en sommes pas encore là.

S’agissant des assistants familiaux, la démographie de la profession est déclinante et, sans un regain de recrutement, les départements connaîtront bientôt de grandes difficultés pour confier un enfant à un accueil familial. Le projet de loi prévoit certaines mesures visant à revaloriser les rémunérations. À elles seules, ces dispositions financières ne sauraient être suffisantes pour encourager les vocations. Quelles autres mesures prévoyez-vous afin de renforcer l’attractivité de la profession ? Ne peut-on pas envisager une campagne de communication nationale pour revaloriser le métier d’assistant familial ?

Les services de la médecine scolaire, autant que ceux de la protection maternelle et infantile, sont dans une situation préoccupante dans bon nombre de départements. Le suivi médical des enfants n’est que très peu abordé dans le projet de loi, qui se limite à quelques dispositions sur la PMI, sans octroyer de moyens supplémentaires aux départements pour leur permettre d’exercer leurs compétences, en particulier pour faire de la prévention. Comment les relations entre les services de la médecine scolaire et ceux de la PMI pourraient-elles être améliorées, afin que les enfants bénéficient d’un parcours médical coordonné ? En prévention, une action très forte auprès des familles est nécessaire, notamment en préservant les liens avec ces dernières.

Enfin, je signale que nous avons été surpris de voir que le texte sur la protection animale était traité prioritairement sur le projet de loi relatif à la protection des enfants. Nous souhaiterions des explications.

Mme Michelle Meunier. – J’apprécie la manière dont vous prenez à bras-le-corps ce sujet. Vous avez raison : une loi ne fait pas tout. Il est consternant de constater que bon nombre de dispositions de la loi de 2016 ne sont pas encore appliquées. Environ 20 % des départements ne mettent pas systématiquement en place l’entretien préalable à la sortie des dispositifs de la protection de l’enfance ! Il en va de même pour le projet personnel de l’enfant, qui est censé représenter l’ossature de tout le système de protection.

Ce vendredi 1er octobre s’arrêtera la mesure sur les sorties sèches de l’aide sociale à l’enfance prise au cours de la crise sanitaire. Monsieur le secrétaire d’État, que pensez-vous mettre en place, avant le vote de votre loi, pour éviter cette menace qui pèse sur les jeunes pris en charge ?

M. Laurent Burgoa. – Avec mes collègues Xavier Iacovelli, Henri Leroy et Hussein Bourgi, nous avons présenté, ce matin, devant notre commission et la commission des lois, les conclusions d’une mission d’information sur les mineurs non accompagnés. La question des MNA fait l’objet de quelques dispositions dans le projet de loi, mais celles-ci ne sont pas suffisantes. Dans notre rapport, nous recommandons notamment le transfert à l’État de la compétence d’évaluation et de mise à l’abri des personnes se présentant comme MNA, activité qui représente une charge indue pour les départements. En outre, l’exercice par l’État de cette compétence permettrait d’harmoniser les pratiques d’évaluation entre les territoires et de mieux coordonner les différents services de l’État qui, de fait, y concourent déjà, à savoir les préfectures, la police aux frontières, la direction de la protection judiciaire de la jeunesse (DPJJ), mais aussi les parquets et les juges des enfants. Dès lors, quelle est votre position sur un tel transfert de compétences ?

La contribution dite « exceptionnelle » de l’État au surcroît de dépenses de l’ASE imputable aux MNA s’est effondrée en quelques années, passant de 96 millions d’euros en 2018 à 1,7 million d’euros en 2021, alors que les effectifs de MNA pris en charge restent élevés. Ne vous paraît-il pas possible de pérenniser dans la loi cette contribution et de revoir son mode de calcul, de telle sorte qu’il prenne en compte les effectifs plutôt que les flux, ainsi que la part de MNA parmi les enfants pris en charge au titre de l’ASE ?

M. Adrien Taquet, secrétaire d’État. – Monsieur le rapporteur, les dispositions de ce texte ont toutes leur utilité. La réaffirmation dans la loi de nos convictions, comme sur les fratries ou les tiers dignes de confiance, a toute sa place ; rien n’est superfétatoire.

Votre question renvoie à celle de l’application de la loi : nous avons évoqué la loi de 2016, mais nous pourrions parler aussi de celle de 2007. Quand j’ai pris mes fonctions, seulement 50 ou 60 départements avaient mis en place leur ODPE. Nous en sommes aujourd’hui à 80 ou 85. Il appartient aussi aux départements d’appliquer la loi et d’exercer les compétences qui leur reviennent : ODPE, projet pour l’enfant, maintien des liens avec la famille… Il faut que les départements soient au rendez-vous ! L’équilibre trouvé par la loi de 2016 est le bon, et je ne souhaite pas rouvrir le débat.

Des dysfonctionnements de l’ASE sont parfois liés à des comportements individuels. Il faut les dénoncer et les sanctionner. Parfois, certains départements exercent mal leurs compétences, mais ces dysfonctionnements peuvent aussi être liés au fait que les services de l’État ne sont pas suffisamment investis dans ces compétences, par exemple en matière de santé, de scolarité ou de justice. Le réinvestissement que j’appelle de mes voeux fera en sorte que les préfets soient plus engagés. Nous allons notamment désigner, au sein des préfectures, un référent pour la protection de l’enfance, qui pourra animer les équipes de l’État, assurer une meilleure coordination des services et une meilleure application des mesures législatives.

J’en viens aux assistants familiaux. Tous les départements sont confrontés à une pyramide démographique défavorable. Ce métier est mal connu, difficile, et il a changé. Les enfants ne sont plus les mêmes : les troubles psychiatriques sont en hausse, car les psychotraumatismes liés à des violences physiques ou sexuelles sont mal pris en charge, ce qui met en danger les travailleurs sociaux et les enfants eux-mêmes. Les assistantes familiales se sentent très seules, car elles n’ont pas cette compétence – ce n’est pas leur métier. L’État réalise actuellement un très gros travail sur la pédopsychiatrie, et de nombreuses initiatives existent dans les départements.

Nous travaillons aussi sur le statut et les rémunérations, notamment avec le SMIC dès le premier enfant. Les assistantes familiales travaillent 24 heures sur 24 et sept jours sur sept.

M. Bernard Bonne, rapporteur. – Voilà une nouvelle charge pour les départements !

M. Adrien Taquet, secrétaire d’État. – Beaucoup de départements le font déjà, et le surcoût serait en fait assez marginal. Les sommes sont loin d’être phénoménales, mais cette mesure est très importante pour l’attractivité du métier. Il en va de même pour le maintien du salaire pendant quatre mois lors des périodes de suspension – heureusement, le nombre de procédures est réduit. S’ajoutent la réforme de l’ingénierie du diplôme, ainsi que des mesures sur la formation et sur le handicap. Si campagne nationale de communication il y a, elle devrait porter sur l’ensemble du travail social, car le métier souffre d’une méconnaissance et d’une absence de reconnaissance, au-delà des questions de rémunération.

Je ne rouvrirai pas le débat sur la médecine scolaire qui a été ouvert lors de l’examen sur le projet de loi 4D. La voie de la décentralisation de la médecine scolaire, qui visait à assurer un continuum entre médecine scolaire et PMI, n’a pas été retenue par le Gouvernement. En revanche, le parcours de santé de l’enfant doit être central et l’on ne peut aborder cette question par le prisme du statut des uns et des autres. Vous connaissez la pénurie de médecins de PMI et de médecins scolaires ! Je ne suis pas sûr de pouvoir mener à terme les réformes nécessaires au cours des prochains mois. Cependant, nous commençons à apporter quelques réponses et cette dynamique autour du parcours de soins semble favoriser l’investissement des acteurs dans les départements.

Au cours de la crise, j’ai demandé que l’on interdise toute sortie du dispositif de l’ASE. La compensation de l’État s’est élevée à 50 millions d’euros, puis nous l’avons reconduite, à la demande des sénateurs. Je me suis alors engagé à ce qu’il y ait une compensation à l’euro près. Ce dispositif arrive à son terme, avec la fin de l’état d’urgence.

Je ne veux pas laisser prospérer l’idée, quelque peu insultante, que les départements et les travailleurs sociaux se sont tourné les pouces depuis un an et demi. La situation économique a changé, et des emplois ne sont pas non pourvus. Quand le Premier ministre annonce 900 millions d’euros en faveur de la formation professionnelle, voilà qui profite aussi aux jeunes de l’ASE, d’autant plus que Mme Élisabeth Borne et moi-même avons identifié ce public comme prioritaire au sein des missions locales. Enfin, le projet de loi permettra à chaque jeune de trouver une solution lors de sa sortie du dispositif. De plus, si, d’ici à l’adoption du projet de loi, des jeunes ne trouvaient pas de solution, je demanderais aux départements de continuer à prendre en charge ces enfants. L’État compensera, comme la ministre Brigitte Bourguignon l’a dit hier à l’Assemblée nationale.

Le coeur du présent projet de loi ne porte pas sur les MNA, mais ils sont quand même concernés. Je suis un ardent promoteur de l’unicité de la protection de l’enfance. L’évaluation et la mise à l’abri ont fait l’objet d’un travail d’homogénéisation ; un guide d’évaluation a été transmis aux départements. Il existe une présomption de minorité, et cette évaluation doit rester dans le cadre de la protection de l’enfance. À ce stade, je ne suis pas favorable à un transfert.

L’accord financier est le fruit d’une concertation entre le Gouvernement et l’Assemblée des départements de France. Pour l’évaluation et la mise à l’abri, les chiffres sont les suivants : 65 millions en 2019, 70 millions en 2020 et 98 millions en 2021. Avec la contribution exceptionnelle évoquée, nous en sommes à 130 millions d’euros pour l’année 2019.

Mme Laurence Cohen. – Je salue votre travail de concertation, qui a suscité de grandes attentes, donc des déceptions. La Défenseure des droits, Madame Claire Hédon, déplore le manque d’ambition du projet de loi. Cependant, ces déceptions viennent du montant des financements. D’après le texte, le recours à l’hôtel pour les mineurs sera interdit, sauf dérogation… Les dérogations peuvent aussi représenter une facilité ! Concernant les séparations des fratries, elles ne sont pas toujours voulues : les départements se débrouillent comme ils peuvent. Quid des autres hébergements possibles ? Les enveloppes sont trop restreintes.

Nous avons rencontré des assistants familiaux, qui sont en grande souffrance. Les enfants sont abîmés et la population des assistants familiaux vieillit. La question de l’attractivité est donc centrale. Certains souhaiteraient intégrer la fonction publique territoriale. Avez-vous défriché cette question ?

Mme Laurence Rossignol. – Je suis heureuse de voir que votre texte s’inscrit dans la continuité de celui de 2016, qui s’était lui-même inscrit dans la continuité de celui de 2007. Les ruptures législatives, en matière de protection de l’enfance, sont dramatiques. Je vous souhaite, Monsieur le secrétaire d’État, de réussir mieux que moi.

Vos mesures me conviennent, mais il faut faire respecter les mesures prises. Les lois de 2007 et 2016 sont très inégalement appliquées. Il manque surtout une évaluation de la loi de 2016.

Le placement à domicile, sorte d’action éducative en milieu ouvert renforcée, devient une décision courante, par manque de structures d’accueil et d’assistants familiaux. J’espère que ces mesures sont prises dans l’intérêt de l’enfant, et non pour des raisons d’organisation des services. Vous avez prévu que, en cas de placement à domicile, l’allocation de rentrée scolaire soit maintenue à la famille. Avez-vous des chiffres à nous communiquer ?

Quand les enfants ne sont pas difficiles – ils ne le sont pas tous, loin de là -, pourquoi ne pas autoriser les assistants familiaux à exercer une activité professionnelle supplémentaire ? Voilà qui ouvrirait la profession.

L’une des pistes est la réforme de l’adoption. Nous ne pourrons faire progresser le parcours de l’enfant et le maintien des liens affectifs sans une telle réforme. Je plaide pour la fusion, que seul le garde des sceaux peut faire, des régimes d’adoption simple et d’adoption plénière, ce qui autoriserait la reconnaissance de la multiparentalité.

Pour conclure, dans les départements, l’ASE fait surtout face au manque de volonté politique, contrairement à d’autres politiques sociales. Quant à la recentralisation, ce n’est pas la solution : personne ne regrette les directions départementales des affaires sanitaires et sociales (DDASS) !

Mme Élisabeth Doineau. – Monsieur le secrétaire d’État, je vous remercie de votre enthousiasme et votre énergie. S’intéresser à la protection de l’enfance est toujours une bonne chose, car l’on en parle souvent très mal dans les médias, alors que, au quotidien, les équipes interviennent avec beaucoup de professionnalisme auprès des jeunes. Je salue l’ensemble des initiatives gouvernementales. La société doit être mieux informée, car ces jeunes sont l’avenir du pays. Les départements agissent en responsabilité, mais de manière impressionniste, par petites touches. En effet, le fond du problème est bien celui des finances. Je rêve qu’un ministre nous annonce qu’il va abonder le fonds national de financement de la protection de l’enfance de manière considérable…

Je trouve très louable la mise en place de la stratégie nationale de prévention et de protection de l’enfance, qui permet de fédérer les acteurs dans les territoires. Le fonds national devrait faire l’objet de conventions car le développement de projets innovants sur le territoire n’est pas toujours facile. Il faut laisser la place à la recherche et à l’innovation.

L’hôtel n’est pas le bon endroit pour l’accompagnement des jeunes. Cependant, les départements vont rencontrer des difficultés pour appliquer cette mesure. Comment faire pour atteindre un tel objectif ?

Nous avons du mal à recruter des assistants familiaux, qui ne sont pas formés pour accompagner ce nouveau public très fracturé. Les week-ends de répit sont indispensables.

M. Daniel Chasseing. – Comment les MNA qui sortent de l’ASE peuvent-ils trouver un emploi sans carte de séjour ou d’asile ? Ils ont pourtant reçu une formation et appris le français !

À la sortie des centres éducatifs fermés, 50 % seulement ont un projet. Ils repartent dans leur milieu sans aucun suivi. Une obligation de suivi ne serait-elle pas nécessaire ?

Mme Annick Jacquemet. – Les assistants familiaux regrettent de ne pas être associés au dialogue entre éducateurs et enfants. Ils s’occupent de ces enfants toute la semaine, toute l’année, et vivent très mal d’être exclus de ce dialogue, alors que leur participation serait très profitable.

Mme Brigitte Devésa. – Concernant les hôtels, les dérogations sont encadrées. Dans les Bouches-du-Rhône, les hôtels sont expressément choisis et l’encadrement est bien défini. Les MNA, qui ont entre 15 et 17 ans, ont aussi besoin d’une certaine autonomie. N’allons pas considérer que tous les départements ne font pas ce qu’il faut.

M. Adrien Taquet, secrétaire d’État. – Madame Cohen, vous pensiez que le texte manquait d’ambition lors de son entrée au Parlement. Peut-être en ira-t-il autrement à sa sortie ? Les ajouts sont réels, notamment grâce au Gouvernement, et très sûrement grâce au Sénat.

Concernant la question des hôtels comme des fratries, des places sont financées. Dans les départements se posent cependant des problèmes de diversification de l’offre. La contractualisation permet de tels financements. S’agissant des dérogations, je pose comme principe l’interdiction des enfants à l’hôtel : je souhaite que nous l’inscrivions dans la loi. Cependant, soyons pragmatiques. Imaginez ce qui se passerait en cas de nouvelle crise migratoire : ces jeunes seraient-ils à la rue ? Nous avons proposé un dispositif qui me semble aller dans le bon sens, sachant qu’une partie des dispositions relève du domaine réglementaire.

Je me suis rendu lundi dans les Bouches-du-Rhône. S’il reste encore des hôtels pour la mise à l’abri, on en trouve un seul pour l’hébergement. La situation s’est améliorée, mais il fut un temps où l’évaluation d’un mineur non accompagné et sa mise à l’abri prenaient 71 jours ! Je réitère devant vous ma proposition que le département contractualise avec l’État. Quand j’arrive dans le Nord avec 8 millions d’euros pour 2021 et 2022, ce n’est pas totalement négligeable…

La contractualisation a permis de remettre le sujet de la protection de l’enfance au rang des priorités du département, d’accélérer des projets qui étaient chancelants, de réfléchir à de nouvelles idées. Elle représente une mobilisation de 600 millions d’euros sur trois ans, notamment pour financer 600 places en faveur des fratries.

L’intégration des assistants familiaux dans la fonction publique territoriale n’a pas été évoquée. En revanche, comme vous, Madame Rossignol, je pense depuis le début que le cumul d’emploi est une voie d’assouplissement et de plus grande attractivité, sous réserve d’un cadre bien défini. Mais personne ne s’en est emparé sur la table des concertations, à mon grand regret.

Mme Laurence Rossignol. – C’est normal, car ceux qui pourraient être intéressés ne sont pas autour de la table.

M. Adrien Taquet, secrétaire d’État. – Face au manque de répondant de mes interlocuteurs, je n’ai pas insisté, mais je sais que vous avez évoqué cette idée lors des auditions qu’a menées le rapporteur.

Beaucoup d’assistants familiaux se sentent exclus de l’équipe départementale. La crise a révélé le problème, même si la situation diffère d’un département à l’autre. Disposer d’une adresse électronique du conseil départemental est déjà un signe de reconnaissance, mais on peut faire beaucoup plus. Les députés ont précisé que les assistants familiaux étaient intégrés « dans une équipe de professionnels qualifiés dans les domaines social, éducatif, psychologique et médical ». Ce souci a beau être inscrit dans la loi, il relève maintenant de la pratique et de l’action des départements.

Concernant la fusion des deux régimes d’adoption, je suis d’accord avec vous sur le fond, Madame Rossignol : la procédure judiciaire de délaissement parental créée par la loi de 2016 progresse, puisqu’en 2019 près de 600 demandes ont été acceptées, soit le double des années précédentes. Ces déclarations sont importantes pour que les enfants concernés puissent être adoptés. La proposition de loi visant à réformer l’adoption présentée par la députée Monique Limon devrait apporter quelques éléments de réponses en ce sens.

Je vais rechercher plus d’informations concernant l’allocation de rentrée scolaire dans le cadre d’une action éducative en milieu ouvert.

Mme Laurence Rossignol. – On peut s’adresser à la Caisse des dépôts et consignations.

M. Adrien Taquet, secrétaire d’État. – Je vous ferai part de ces données lors de la séance publique. L’AEMO ne concerne que 18 % des mesures, et j’espère que les juges ne prennent pas certaines décisions par défaut de place. En tout état de cause, il faut revoir le système. Le juge a un rôle un peu différent en matière d’assistance éducative, car il est le garant de l’intérêt supérieur de l’enfant. Systématiser la présence de l’avocat rendra parfois les relations plus conflictuelles, en l’opposant aux parents.

Mme Laurence Rossignol. – Il n’est pas contre eux !

M. Adrien Taquet, secrétaire d’État. – En revanche, la possibilité offerte au juge de désigner un avocat va dans le bon sens, même si les magistrats sont partagés sur ce point.

Le droit au répit peut être amélioré à l’occasion des réflexions sur le statut des assistants familiaux.

Monsieur Chasseing, les centres éducatifs fermés relèvent plutôt du garde des sceaux. Il faut améliorer l’articulation entre les différents services, y compris ministériels, pour une meilleure coopération.

M. Daniel Chasseing. – Et les cartes de séjour ?

M. Adrien Taquet, secrétaire d’État. – Dans une instruction adressée aux préfets le 21 septembre 2020, le ministre de l’intérieur a demandé aux préfectures de conclure des conventions avec les départements pour que la situation de l’enfant soit examinée avant ses dix-sept ans révolus. Tous les départements sont censés le faire, comme dans l’Oise.

Mme Catherine Deroche, présidente. – Je vous remercie. Comme l’a dit Madame la rapporteure générale, ce texte passionne.

Ce point de l’ordre du jour a fait l’objet d’une captation vidéo qui est disponible en ligne sur le site du Sénat.