Chargement en cours
Un bloqueur de publicité a été détecté sur votre navigateur pouvant entraîner des erreurs d'affichage sur notre site.
Aucun contenu publicitaire n'étant ici diffusé, nous vous invitons à désactiver cette restriction pour ce site en cas de problème. ×

Familles d’accueil: «Ce sont les enfants qui me font tenir, ils en valent la peine»

«On s’est beaucoup trompé au début en pensant qu’on était l’abbé Pierre.» /SLATE.FR/ Elisa Gambin journaliste indépendante ex éducatrice pécialisée

Accueil Articles Familles d’accueil: «Ce sont les enfants qui me font tenir, ils en valent la peine»

ELsa Gambin journaliste indépendante/ SLATE FR./

Familles d’accueil: mars

«Ce sont les enfants qui me font tenir, ils en valent la peine»

Le métier est dur, encore trop peu valorisé et commence à peiner du sous-effectif. Caroline, Marie-Claire et Paul ne regrettent pourtant pas leur décision de devenir assistants familiaux.

«C’est formidable d’être des “figures parentales” pour les enfants qui en ont besoin.» | Loïc Venance / AFP

«C’est formidable d’être des “figures parentales” pour les enfants qui en ont besoin.» | Loïc Venance / AF

En septembre 2018, le plan de prévention et de lutte contre la pauvreté d’Emmanuel Macron annonçait notamment un travail autour des défaillances des «sorties sèches» des jeunes issus de la protection de l’enfance. Le 25 janvier 2019, un secrétaire d’État chargé des questions liées à la protection de l’enfance a –enfin– été nommé, en la personne d’Adrien Taquet.

Mardi 12 mars, le collectif La rue à 18 ans organisait une soirée de mobilisation autour de la proposition de loi de la députée Brigitte Bourguignon visant à rendre obligatoire l’accompagnement des jeunes de l’Aide sociale à l’enfance (ASE) jusqu’à 21 ans.

Mais si les acteurs de la protection de l’enfance font entendre leurs voix ces derniers mois, il convient de ne pas en oublier une, celle des assistantes et assistants familiaux (AF). Oubliez la mièvrerie de la série avec Virginie Lemoine.

L’assistant familial (qui est le terme exact depuis la loi de 2005, l’assistant familial étant la personne qui obtient l’agrément, la «famille d’accueil» désignant l’ensemble des membres de la famille vivant sous ce toit) accueille à son domicile, de façon permanente (c’est-à-dire jour et nuit), des jeunes placés sur décision de justice, du bébé jusqu’au jeune adulte de moins de 21 ans –une prise en charge pouvant se poursuivre au-delà de 18 ans avec un contrat jeune majeur par exemple, parfois difficile à obtenir selon les départements.

Qui sont-elles, ces familles d’accueil, souvent en reconversion professionnelle, celles «qui tiennent», celles qui ne lâchent rien? Et comment les départements ou les associations, leurs employeurs, peuvent-ils contribuer à la pérennité de leur travail?

«Une incidence sur toute la famille»

Caroline fait partie de celles qui se sont reconverties, abandonnant au passage un emploi de cadre à Londres, très bien rémunéré. Une transition qu’elle a vécue comme une évidence: «Au décès de ma mère, je réalise à quel point le rôle de parent est primordial. Je me dis que mon mari et moi avons beaucoup à leur offrir. Cette vocation “réveillée”, je l’avais peut-être en moi depuis longtemps…».

Elle attend alors que sa fille de 5 ans soit plus âgée pour accueillir. «Ça implique toute la famille, je voulais qu’elle soit en âge de comprendre.» De fait, cette fonction familiale supplétive va toucher jusqu’à la famille élargie de l’assistante familiale: grands-parents, oncles et tantes, amis… Sans doute est-ce l’une des raisons des nombreuses hésitations de familles tentées par le métier. «Lors des entretiens pour obtenir l’agrément, les psys et travailleurs sociaux vous poussent dans vos retranchements, et c’est tant mieux. Il faut réaliser que ce choix va avoir une incidence sur toute la famille», soutient l’assistante familiale de 48 ans.

Actuellement, Caroline a sous son toit une petite fille de 11 ans, le même âge qu’a aujourd’hui sa fille. De manière générale, l’AF peut suggérer les tranches d’âge qu’elle souhaite accueillir, afin de prendre en compte l’harmonie familiale comme les besoins de l’enfant, un bébé pouvant être épuisant pour des personnes proches de la retraite, des ados difficiles complexes à gérer pour une «jeune» famille d’accueil.

Le mois dernier, Mathis, 5 ans, qu’elle accueillait depuis ses débuts, est reparti dans sa famille. Le travail autour de la relation, de l’affect est également un frein au recrutement de nouvelles familles –«J’ai vécu un départ déchirant avec un enfant reçu en urgence, ça a été très dur, mais j’ai pu l’exprimer en réunion, en parler», témoigne Caroline.

La perspective de devoir travailler avec la «véritable» famille de l’enfant en est un autre. Malgré le placement, l’autorité parentale est évidemment conservée par la famille biologique de l’enfant, ce qui amène des assistants familiaux à se questionner, notamment sur ce que Caroline nomme «des broutilles».

«Avec les contraintes liées à la famille, on déchante vite. Par exemple, nous n’avons pas le droit de modifier l’apparence d’un enfant.» Les situations deviennent parfois ubuesques, comme quand l’assistante familiale se retrouve avec un petit garçon qui lui dit clairement «Je veux me couper les cheveux, ça me gêne»et une famille qui s’oppose à un rendez-vous chez le coiffeur. Plus embêtant, les soucis liés à l’orientation scolaire: «La petite fille que j’accueille devrait aller en Segpa et la famille refuse.»

«On s’est beaucoup trompé au début en pensant qu’on était l’abbé Pierre.»

Cette autorité parentale, que Caroline assume trouver«contraignante», n’enlève rien à son désir de poursuivre ces accueils. Si «le rêve utopique» du départ n’est plus, l’ancienne cadre confie que «ce sont les enfants qui me font tenir, ils en valent la peine. Je veux partager avec eux ce que l’on a. L’enfant que l’on accueille devient prioritaire, c’est un métier engageant, mais c’est aussi un travail qui offre la possibilité de pouvoir s’occuper de sa famille».

Malgré tout, elle observe des collègues dans l’isolement qui font des burn-out et revendique une longue préparation à ce métier, d’elle-même comme de toute sa famille: presque six années avant l’aboutissement. Les problématiques des enfants, entre lourdes carences affectives, pathologie du lien et de l’attachement, troubles du comportement et/ou des apprentissages, mésestime de soi, rendent les accueils difficiles. «Si ma fille en souffre un jour, j’arrêterai. On s’est beaucoup trompé au début en pensant qu’on était l’abbé Pierre.»

 

«Qui pour prendre la relève?»

La personne souhaitant devenir assistant ou assistante familiale fait une demande auprès de la Protection maternelle et infantile (PMI), qui va instruire le dossier. Si l’agrément est accordé, une première formation de soixante heures est effectuée. Puis, dans un délai de trois ans, une seconde formation de 240 heures mène au diplôme d’État d’assistant familial (DEAF), avec trois domaines de compétences: accueil et intégration de l’enfant dans sa famille d’accueil, accompagnement éducatif de l’enfant, communication professionnelle.

Si la formation est obligatoire, il est possible de ne pas écrire le mémoire et de ne pas passer le diplôme à la fin. Sans diplôme, l’agrément doit alors être renouvelé tous les cinq ans.

L’AF peut obtenir trois agréments maximum et se doit de disposer d’une chambre individuelle pour chaque enfant accueilli. La rémunération est d’environ 1.200 euros net par enfant accueilli –soit le Smic– et 2.300 euros pour deux enfants, auxquels viennent s’ajouter des indemnités d’entretien pour les vêtements, la nourriture, les loisirs, l’hygiène, l’argent de poche…

Dans les cas de signalement, l’assistant familial est reçu, une cellule de crise mise en place, et des enfants peuvent lui être retirés. Si l’agrément peut rester viable, le département ne lui confie alors plus d’enfant.

Marie-Claire sera à la retraite fin avril, après avoir exercé le métier durant vingt-neuf ans. Auparavant technicienne de l’intervention sociale et familiale (TISF), elle a accueilli une quinzaine d’enfants, la plupart avec des handicaps, et fait le choix d’accompagner un public adolescent.

«J’ai observé une évolution des problématiques. Les jeunes étaient plus calmes avant, plus stables. Maintenant, il y a beaucoup de jeunes ayant subi des maltraitances, des agressions sexuelles. Du coup, cela génère des troubles conséquent dans la prise en charge: fugues, colères, crises, drogues… Ils sont souvent “destroy” après leurs visites aux parents. Et combien de mamans m’ont dit: “Comment faites-vous pour le supporter?”»

«J’ai accueilli un enfant, on ne pouvait même pas le toucher, tellement on lui avait fait de mal. Quand il est parti, c’était l’étreinte.»

Marie-Claire, assistante familiale

L’assistante familiale, veuve depuis dix ans, n’a cependant jamais songé à arrêter, et va même demander un agrément pour être accueillante familiale«afin de garder avec moi plus longtemps la jeune fille de 18 ans, handicapée, dont je m’occupe actuellement».

Elle reste en contact avec les enfants passés par sa maison, et constate avec joie que certains sont à présent mariés, ont des enfants. «La famille d’accueil est un moment de vie. Il ne faut pas que les jeunes soient catalogués, il faut juste les aider à devenir des adultes apaisés.»

Marie-Claire s’émeut aujourd’hui de voir le nombre de familles d’accueil en baisse. «Que vont devenir ces enfants? Ils vont rester chez des parents maltraitants? J’ai accueilli un enfant, on ne pouvait même pas le toucher, tellement on lui avait fait de mal. Quand il est parti, c’était l’étreinte. Il faut leur réapprendre l’amour. Des parents nous remercie aussi d’avoir pris soin de leur enfant.»

C’est aussi l’une des inquiétudes majeures de Michelle Babin, la présidente de la Fédération nationale des assistants familiaux (FNAF): «D’ici cinq ans, un grand nombre d’assistantes et d’assistants familiaux partiront à la retraite. Qui pour prendre la relève?»

L’enjeu est de taille. Les quelque 40.000 familles d’accueil en France sont une excellente option pour accompagner les enfants placés. Dans les faits, c’est soit l’assistant familial, soit le foyer.

Les pros du travail social exerçant en foyer font très bien leur job, seulement, la formule de la collectivité n’est pas forcément la plus épanouissante pour un enfant déjà fragilisé. Mais avec 52 ans de moyenne d’âge, la population des assistantes et assistants familiaux vieillit, se renouvelle peu et fatigue. «Notre diplôme d’État n’offre aucune passerelle pour faire autre chose. Si quelqu’un démissionne à 55 ans, que peut-il faire d’autre? Alors les familles essayent de tenir», explique Michelle Babin, qui exerce ce métier depuis 1994.

 

«Il ne faut pas enjoliver les choses»

Paul, 35 ans, n’a pas hésité à s’engager. Juste un peu inquiet au moment de postuler en tant que première famille d’accueil homoparentale de Loire-Atlantique. «Je pensais qu’il y aurait des freins, un chemin plus difficile, mais non. Les référents expliquent aux parents que nous sommes un couple d’hommes, il n’y a eu aucun problème jusqu’ici.»

Cet ancien aide-soignant s’est reconverti «par envie du métier»«C’est formidable de pouvoir voir grandir ces enfants avec nous, d’être des “figures parentales” pour ceux qui en ont besoin. On peut grandir sans ses parents, avec une référence solide, qui tient à cœur.»

Autour de lui, et depuis cinq ans qu’il exerce, Paul doit toujours expliquer son quotidien. «On me dit: “C’est cool, tu travailles chez toi!”, et puis quand j’explique mes tâches, le métier, on me répond: “Je pourrais pas faire ça!” C’est un métier qui mérite d’être davantage connu et reconnu, valorisé.»

Titulaire de trois agréments, Paul accueille pour le moment de jeunes enfants, «avec qui ça se passe très bien», et souhaite que son fils de 8 ans soit toujours le plus âgé à la maison. Il a pris le temps de lui expliquer qu’il serait aussi davantage présent à la maison auprès de lui.

Le père de famille se souvient avec agacement de cette publicité avec une main tendue vers un enfant, qui disait «Devenez assistant familial»: «Il ne faut pas faire de pub, mais mieux expliquer le métier. Les gens ne savent pas qu’il y a une formation avec un diplôme d’État.» Lui souhaite offrir une vision «plus jeune» des familles d’accueil, et continue également à se former, notamment au handicap, «car il y a peu d’heures là-dessus dans la formation».

Son combat est aussi celui d’une meilleure considération du conjoint. «Mon mari n’a eu aucune heure de sensibilisation, aucune formation sur sa place ou son rôle. Or c’est forcément un projet de couple. Bien sûr, on peut demander un temps de rencontre avec le service, mais une proposition qui émanerait du service lui-même serait chouette.»

«J’appréhende un passage difficile du métier dans les années à venir, un manque de relais pour souffler.»

Paul, assistant familial

L’assistant familial se dit bien dans son travail, avec des contraintes, mais aussi «un confort de vie». Il constate que les choses «commencent à bouger», insiste sur le fait qu’il faut valoriser les familles d’accueil «sur la durée, et pas seulement en fin de prise en charge. On reste pour les enfants, pour le lien qu’on crée avec eux, mais il ne faut pas se leurrer, ni enjoliver les choses». Demeure un point sensible: «On commence à être en sous-effectif, j’appréhende un passage difficile du métier dans les années à venir, un manque de relais pour souffler.»

Être assistant familial implique aussi des week-ends ou des vacances avec, mais aussi sans les enfants accueillis. Pendant ces temps-là, l’enfant est accueilli dans une autre famille. Cette question du répit est au centre des préoccupations du département de Loire-Atlantique: «La question est de seconder les familles d’accueil, de savoir comment tenir sur la durée avec des enfants qui ont parfois de lourds traumas, explique Fabienne Padovani, vice-présidente aux familles et à la protection de l’enfance du département de Loire-Atlantique. Personne ne souhaite que les assistants familiaux craquent.»

Alors le département réfléchit à des solutions de soutien: une équipe mobile ressource qui pourrait intervenir à domicile, des pros d’astreinte capables de répondre n’importe quand, un centre maternel qui pourrait servir de «crèche-relais». Et la collectivité décide de choyer ses AF, avant tout agents du département, comme «faisant partie d’une maison»: «Ça permet de faire corps. Ce sont parfois de petites choses, note l’élue, mais par exemple, tous les agents du département ont un badge pour rentrer. Les AF n’en avaient pas, nous y avons remédié.»

Caroline, l’ancienne londonienne, insiste sur l’importance de l’équipe pour le bien-être au travail: «Je pense que des collègues se sentent seuls et isolés, or nous sommes censés être une équipe pluridisciplinaire autour de l’enfant. Il faut certes une grande autonomie dans ce métier, mais je ne m’isole jamais, je m’appuie sur cette équipe. Le binôme avec le travailleur social qui nous accompagne est essentiel. Il faut se raccrocher à l’équipe, sinon, oui, on va droit à l’échec.»

Ce ne sont donc pas les idées qui manquent pour tenter d’améliorer le quotidien et l’avenir des familles d’accueil comme des enfants placés mais parfois les moyens, et peut-être, pour certaines personnes, l’envie. «Avant, nous travaillions seulement autour de la crise, mais nous avons appris à faire attention aux signaux faibles», assure Fabienne Padavoni.

 

Le gouvernement lui aussi fait quelques pas timides vers les familles d’accueil, comme cette proposition de simplifier la procédure d’adoption simple des assistantes et assistants familiaux dans certains cas. «L’adoption simple peut être une bonne solution, si tant est que l’on aille un peu plus vite que le temps actuel de la justice, qui peut prendre jusqu’à quatre ans pour une telle décision. Mais le gouvernement est beaucoup dans la com’, les effets d’annonce, et moins dans le “faire”», renchérit l’élue, qui fait également partie du Conseil national de la protection de l’enfance (CNPE).

Alors le département continue à se pencher sur le sujet, à travailler sur l’accompagnement de ses familles d’accueil. Pour mieux donner envie à d’autres de les rejoindre, et d’offrir ainsi à des enfants la possibilité de se (re)construire.

 

Alors le département continue à se pencher sur le sujet, à travailler sur l’accompagnement de ses familles d’accueil. Pour mieux donner envie à d’autres de les rejoindre, et d’offrir ainsi à des enfants la possibilité de se (re)construire.