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APPRENDRE A REFAIRE EQUIPE- Refaire parler le métier Le travail d’équipe pluridisciplinaire : réflexivité, controverses, accordage

ERES: Nouvelle revue de psychosociologie 2012/2 (n° 14) par Bertrand Ravon 

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Nouvelle revue de psychosociologie 2012/2

……..voir article complet en lien ci contre :  extrait

Le travail de l’accordage

Sans pouvoir ici reprendre toutes les analyses possibles de cette expérience d’analyse de la pratique, je m’en tiendrai à quelques remarques conclusives, propres à éclairer la dynamique du « faire équipe ».

Le travail de l’accordage

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Sans pouvoir ici reprendre toutes les analyses possibles de cette expérience d’analyse de la pratique, je m’en tiendrai à quelques remarques conclusives, propres à éclairer la dynamique du « faire équipe ».

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L’annonce de la reconfiguration du cadre du dispositif d’analyse  a  à  chaque fois, permis de délier les langues, par introduction d’une possibilité critique, en premier lieu du cadre lui-même. Un lien peut être ainsi établi entre la structuration progressive du dispositif et la structuration progressive d’un « faire équipe », au sens d’un ajustement cordonné entre les différentes activités, en premier lieu domestiques et éducatives.

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La série de controverses opposant les tâches domestiques et les tâches éducatives, soutenue par un regard sociologique informé de l’éthique du care, recouvre partiellement un usage différentiel des savoirs sociologiques/psychologiques. Cependant, l’enjeu ici n’est pas d’opposer la sociologie à la psychologie du point de vue de leur intérêt disciplinaire respectif, mais de voir comment l’une et l’autre, par le type d’attention qu’elles peuvent porter aux situations, s’inscrivent dans des systèmes d’alliance qu’il convient d’analyser. En l’occurrence, les éducateurs (comme d’ailleurs l’équipe de direction) semblent solidaires d’un savoir psychologique qui leur donne une certaine autorité dans la conduite de la relation éducative. Quant aux professionnels « domestiques », ils sont attachés à la reconnaissance de la dimension affective de leur métier comme une compétence professionnelle, reconnaissance portée ici par un savoir sociologique informé des approches du care.

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Par son allure conversationnelle, l’échange entre deux genres professionnels qui se définissent petit à petit par la tension entre activités éducatives centrées sur la production et l’entretien du cadre et activité domestiques requalifées par le soin qu’elles peuvent apporter aux enfants fabrique un espace dialogique qui se révèle interdisciplinaire aux yeux mêmes des protagonistes. Les professionnelles se reconnaissent entre elles ; elles se requalifient les unes par rapport aux autres, à partir de ce qui les différencie.

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Dans la discussion retranscrite à la fin du récit, on observe un « jeu de ricochet » (Fustier, 1999) entre éducatrices et maîtresses de maison. L’enchaînement de jeux intersubjectifs finit par donner une épaisseur aux énoncés qui les rend en quelque sorte invariants et du même coup impersonnels. Une métaphore musicale m’est venue à plusieurs reprises pour rendre compte de ce que je ressentais dans ces moments (assez rares) de félicité. Entre le silence et la cacophonie, il y a des moments polyphoniques, où chacun joue sa partition, mais l’ensemble sonne non pas d’une seule voix, mais d’une même tonalité. Ces moments où l’équipe tend à « accorder ses violons » est en fait un moment où les professionnels arrivent à se mettre d’accord sur leurs désaccords. Ce faisant, ils identifient les limites de leur professionnalité tout en reconnaissant celle des autres. Ce travail d’accordage me semble être au cœur de la professionnalité.

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L’analyse des situations de travail centrée sur l’exploration des malentendus des professionnels de différents corps de métier qui y sont engagés est une activité essentielle à la vie d’une équipe. La généralisation de la souffrance au travail en témoigne, qui est partout liée à la même impossibilité : celle de donner aux collectifs de travail les moyens de définir et d’exercer un travail de qualité. Le modèle de la profession s’est construit autour de la revendication de l’autonomie de la définition du travail bien fait, d’où l’exigence de mener collectivement un « travail sur le travail » (Clot, 2008). L’équipe est le résultat du travail réflexif qui se trame petit à petit à partir de controverses, lesquelles obligent à des ajustements et des accordages. L’équipe est en ce sens un collectif rassemblé par des épreuves partageables et non par des appartenances ou des conceptions communes. « Faire équipe », ce n’est pas un idéal, mais une charge commune, celle de s’accorder sur un fonds de désaccords persistants.

 


 ions sociales, n° 152, p. 60-68.

  • Ravon, B. 2010. « Travail social, souci de l’action publique et épreuves de professionnalité », dans C. Felix, J. Tardif (sous la direction de), Actes éducatifs et de soins, entre éthique et gouvernance, version électronique, url : revel.unice.fr/symposia/actedusoin/index.html?id=600

Notes

[*]

Bertrand Ravon, professeur des universités, faculté d’anthropologie, de sociologie et de science politique, université Lumière 2/centre Max Weber. bertrand.ravon@univ-lyon2.fr

[1]

Avec la notion de « performation », empruntée à la pragmatique du langage et reprise notamment par la sociologie des sciences de Michel Callon (1999), il s’agit de rappeler que les compte rendus sur le monde ne se limitent pas à le représenter, à le justifier ou à le dénoncer, mais aussi à le réaliser, à le constituer.

[2]

Nombre de réflexions avancées dans cet article n’auraient pu voir le jour sans les perlaborations issues des échanges réguliers que j’ai pu avoir avec E. J., psychiatre-psychanalyste très ouvert aux expérimentations, qui a accepté de superviser un temps mon travail d’animation de différents groupes dits d’analyse de la pratique.

[3]

La notion de controverse est reprise à la sociologie des sciences : elle permet d’insister sur la discussion argumentée qui se déploie entre les protagonistes d’une même situation dès lors que celle-ci est soumise à l’incertitude de sa résolution.

[4]

La notion d’accordage renvoie en première instance à la production d’un accord à propos de situations sujettes initialement à des controverses. L’acception musicale peut également être utile, mais au sens de la mise en harmonie de sons différents, non à celui d’une mise à l’unisson.

[5]

Cette démarche est distincte des perspectives de sociologie clinique (Gaulejac et coll., 2007) centrées sur les articulations entre processus psychiques et processus sociaux.

[6]

Je reprends ici la définition que donne Pascal Duret : « Faire équipe c’est mobiliser un groupe pour parvenir à un but commun explicite dont l’atteinte suppose l’interdépendance d’activités individuelles nécessitant d’être ajustées entre elles » (Duret, 2011, p. 10).

[7]

Telle est la démarche de Bruno Latour lorsqu’il invite à faire de l’objet principal de la sociologie non pas la « société » mais l’ensemble des « associations entre éléments hétérogènes » qui constituent le « social » (Latour, 2006, p. 13 et sq.).

[8]

C’est pourquoi il est important, dès lors qu’on analyse une action, de passer du pourquoi au comment, c’est-à-dire d’une explication des motifs à une compréhension des formes de l’action (Ion, Ravon, 1998).

[9]

Dit autrement, et c’est là l’un des sens étymologiques de la notion de communauté, le commun n’advient pas nécessairement d’une propriété partagée (le sang, le territoire, la génération, etc.), mais au contraire de ce qui lui fait défaut (commun vient de cum munus, littéralement « avec le moins »). C’est la charge ou la dette, qui en tant qu’elle est partagée, produit du commun (Esposito, 2000). C’est en ce sens que la défaite est une expérience du négatif dont la charge redistribue, parfois avec force, le sens du commun.

[10]

« Le collectif de travail est le cadre d’une construction des stratégies d’adaptation aux contraintes de travail mais aussi d’un développement des capacités de transformation, voire de subversion, de ces contraintes » (Lhuilier, 2006, p. 157).

[11]

« […] la qualité du travail au contact du réel est, par nature, définitivement discutable. Et, dans cette perspective, ce qu’on partage déjà est moins intéressant que ce qu’on ne partage pas encore […] La meilleure façon de défendre un métier, c’est encore de s’y attaquer en cultivant les affects, les techniques et les émotions qui le gardent vivant » (Clot, 2010, p. 175).

[12]

Les passages entre guillemets sont issus de mes comptes rendus rédigés après chaque séance.

[13]

Le care recouvre les pratiques qui consistent à prendre soin des personnes vulnérables. Qu’elles soient bénévoles ou salariées, ces pratiques sont majoritairement assumées par des femmes. Les professionnelles du care sont généralement en situation de précarité ; leur métier (souvent du « sale boulot ») est dévalorisé. Enfin, ces pratiques s’appuient sur un jugement moral sensible, plus attaché à ce qui arrive en situation qu’à des principes abstraits universels prédéfinis. Les théories du care permettent de réinterroger les attendus de l’aide à apporter aux personnes fragiles et dépendantes à partir de la question des inégalités de genre, du socle domestique du prendre soin, du rôle des affects et des attachements, des théories de la justice, etc. (Pour une vision d’ensemble, cf. Paperman, Laugier, 2006.)

[14]

J’ai pris ici le parti de retranscrire en grande partie la discussion, de manière à rendre compte de sa tonalité conversationnelle, et de la dynamique dialogique de la production de l’accord.

 

Résumé

Français

À partir de l’expérience d’analyse de la pratique d’une équipe pluridisciplinaire d’un établissement de protection de l’enfance, l’auteur interroge sur un plan pragmatique les processus qui permettent à des professionnels aux métiers très différents de « faire équipe » malgré leurs désaccords et leurs malentendus. La structuration progressive du collectif obéit à une triple dynamique : de réflexivité (à propos de situations éprouvantes), de controverse (relatives aux tensions entre les métiers éducatifs et les métiers domestiques) et d’accordage (propre à ajuster des conceptions du travail discordantes). Prenant appui sur une approche microsociologique de l’activité, le travail collectif d’analyse permet de revaloriser les professions domestiques du travail social à partir de la reconnaissance de leur dimension et de leur portée affectives ; au détriment des professions éducatives et de leur approche plutôt psychologique de la relation d’aide. Plus généralement, l’article suggère que l’équipe est le produit d’une coordination réflexive des multiples savoirs engagés dans le travail éducatif et de soin auprès des personnes vulnérables.

 


Publié le 4 juin 2018

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