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L’agrément des assistants familiaux : l’évaluation du projet d’accueil d’un enfant

Par Jacqueline Johanis et Marie Madeleine Krier -psychologues clinicienne-cairn.info/revue-le-journal-des-psychologues-2008

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L’agrément des assistants familiaux : l’évaluation du projet d’accueil d’un enfant

TIERS DIGNE DE CONFIANCE

Accueillir un enfant, ce n’est pas adopter, mais intégrer temporairement dans sa famille un enfant qui n’est pas le sien en préservant la place de ses parents. Dans un souci constant de préserver l’intérêt de l’enfant, d’identifier la place qui lui sera attribuée dans le projet de vie de la famille d’accueil et d’évaluer si celle-ci lui permettra de se construire, c’est un travail d’évaluation et de réflexion que le psychologue engage avec la famille candidate à l’agrément.

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Si les conditions d’obtention d’un agrément en vue de l’accueil d’un enfant dans le cadre du placement familial sont régies par des textes législatifs (code de l’action sociale et des familles), il reste que les aptitudes et critères requis pour l’exercice de cette profession ne sont pas définis de manière très précise. Il est, en effet, laissé aux départements une large marge d’appréciation et la liberté d’organiser comme ils l’entendent l’instruction des demandes. Cette compétence est alors exercée, sous la responsabilité du président du conseil général, par les personnels du service départemental de la protection maternelle et infantile (pmi) : assistants sociaux, infirmières ou puéricultrices, psychologues, médecins….

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De façon générale sont examinés non seulement les conditions matérielles d’accueil, mais également l’état de santé, les capacités éducatives et relationnelles du candidat [*][*] Nous appelons « candidat » le couple qui demande à…. Il est attendu de lui qu’il fasse preuve de disponibilité, de capacité d’organisation et d’adaptation à des situations variées, qu’il témoigne de son aptitude à la communication et au dialogue, de ses capacités d’observation et de prise en compte des besoins particuliers de chaque enfant et de sa connaissance du rôle et des responsabilités de l’assistant familial.

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Son environnement familial est un élément à prendre en considération au titre des conditions propres à assurer le développement intellectuel et affectif des enfants accueillis (articles L.421-3, R.421-3 et R.421-6 du code de l’action sociale et des familles).

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Dans ce cadre, la contribution du psychologue clinicien est alors d’apprécier l’existence de « garanties nécessaires pour accueillir des mineurs dans des conditions propres à assurer leur développement physique, intellectuel et affectif » (décret 2006-1153 du 14 septembre 2006, loi du 27 juin 2005, code de l’action sociale et des familles). Pour cela, il anime la réunion d’information préalable, contribue à l’évaluation de la demande et siège à la commission d’agrément. L’évaluation psychologique est menée parallèlement aux évaluations faites par une assistante sociale et une infirmière ou puéricultrice. L’essentiel de notre travail résidant dans l’analyse des entretiens que nous menons avec les familles candidates, notre propos sera donc essentiellement axé sur la dynamique familiale.

L’évaluation psychologique : réflexions autour de notre pratique

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Nous cherchons à vérifier, d’une part, s’il n’y a pas, chez la famille que nous rencontrons, des éléments incompatibles avec l’accueil d’un enfant et, d’autre part, si le couple candidat est suffisamment attentif, empathique, pour comprendre la problématique de l’enfant qui lui est confié, tout en étant capable de s’inscrire dans un travail d’équipe, de réfléchir, d’identifier la complexité de ce qui se joue.

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« Devenir famille d’accueil » n’est pas une mince affaire : cela suppose des qualités humaines et éducatives non négligeables, d’accepter dans son intimité familiale un enfant qui va venir bousculer les rapports entre chacun de ses membres, de s’en préoccuper comme de ses propres enfants, mais aussi de se situer vis-à-vis de cet enfant en tant que « professionnel » et de collaborer à un projet éducatif qui a paradoxalement pour perspective quasi immédiate d’envisager son départ.

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Il est donc nécessaire d’évaluer les capacités du couple candidat de se mobiliser dans l’intérêt de l’enfant au sens de remanier ses habitudes et fonctionnements. Nous ne pouvons pas prétendre, à partir de seulement quelques rencontres, cerner avec certitude les potentialités d’une famille à accompagner un enfant. Néanmoins, il s’agit de percevoir, à travers le projet que les candidats présentent, le récit de leur vie, leur histoire, leurs modes relationnels, leurs liens affectifs, leurs personnalités, s’ils seront ou non en capacité de développer cet exercice si particulier de parentalité.

À propos du déroulement des entretiens

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Notre intervention est imposée à la famille qui appréhende souvent ces entretiens, craignant d’être mal comprise ou jugée, notamment sur ses capacités de s’occuper d’un enfant, ou encore d’être remise en cause dans ses capacités d’être (ou d’avoir été) de bons parents.

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Il est vrai qu’il n’est pas facile de parler de soi et a fortiori à « un psychologue chargé de vous évaluer ». Il nous faut mettre les candidats en confiance, les rassurer sur le contenu de l’évaluation, expliquer au fur et à mesure de l’entretien le lien entre les sujets abordés et les compétences recherchées, resituer ainsi l’évaluation dans le cadre strict de l’accueil, de manière à ce qu’ils n’aient pas le sentiment d’une trop grande intrusion, ou d’une intrusion gratuite, dans leur intimité.

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Dans l’évaluation de ces capacités d’exercer cette fonction d’accueil où vie privée et vie professionnelle sont étroitement liées, le psychologue doit se garder d’ingérences injustifiées, mais, en même temps, il doit comprendre la dynamique familiale et, pour cela, ouvrir un espace de paroles qui permettra au candidat et à sa famille d’évoquer librement leur vie personnelle.

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Nous rencontrons toujours, à un moment de l’évaluation, les candidats à leur domicile, ainsi que les personnes qui vivent avec eux. Rencontrer la famille dans son lieu de vie nous permet de nous rendre compte de son organisation, de sa façon de vivre : ambiance chaleureuse ou froide, trop grand ordre, trop grand désordre, maison claquemurée, trop briquée…

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Nous invitons les candidats à se présenter et à nous présenter leur famille. Nous ne rencontrons généralement pas les personnes individuellement, « sauf exception », pour approfondir un aspect particulier.

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Nous rencontrons les enfants non pas pour les interroger sur leur accord ou désaccord par rapport au projet d’accueil, mais sur l’idée qu’ils s’en font. Nous les invitons à nous parler de leur vie avec leurs parents, de leurs centres d’intérêts et activités extra familiales. Nous pouvons ainsi avoir un aperçu de l’ouverture de la famille sur le monde, des règles éducatives réellement en vigueur… Nous cherchons à mesurer leurs capacités de tolérer l’envahissement de leur univers familier et personnel par d’autres, au-delà de leur désir d’adhérer au projet de leurs parents.

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Les candidats sont invités à nous exposer leurs motivations, qu’ils expriment souvent de la manière suivante : venir en aide à des enfants en difficulté, quitter un travail ingrat pour un travail plus gratifiant, réaliser un rêve, concilier vie familiale et vie professionnelle, créer ou recréer une ambiance de vie familiale, apporter un revenu complémentaire au foyer…

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Nous leur demandons de nous présenter le projet qu’ils ont envisagé et leurs cheminements.

Quel enfant la famille imagine-t-elle accueillir ? Comment envisage-t-elle sa vie quotidienne avec un enfant supplémentaire ?

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Nous les amenons à nous raconter leurs histoires et expériences de vie : nous cherchons à connaître quels enfants ils ont été, quels parents ils ont eu. Que disent-ils de leurs parcours scolaire et professionnel ? Quels ont été les épreuves ou les échecs, les deuils, les séparations, les ruptures éventuels auxquels ils ont été confrontés, et comment les ont-ils vécus ? Il est évident que ce ne sont pas les événements qui comptent, mais la façon dont les candidats les ont ressentis.

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À travers ce qu’ils nous rapportent de leur vie de famille, nous essayons de comprendre quels parents ils sont et quels sont leurs rôles respectifs : quelles sont leurs valeurs éducatives ? Comment les transmettent-ils ? Quelles règles éducatives appliquent-ils ? Quelles sont les sanctions en réponse aux transgressions ? Comment accompagnent-ils les enfants dans leur socialisation et leur prise d’autonomie ? Quelle est l’importance accordée à la réussite scolaire ? Quelles sont les satisfactions et les difficultés rencontrées en tant que parents ? Que proposent-ils aux enfants en termes d’éveil ? Quelle est l’ouverture sur le monde ?

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Certains candidats, en raison de leur formation, de leur expérience professionnelle ou de leur entourage, ont une idée assez précise du rôle spécifique d’une famille d’accueil, mais beaucoup d’autres pensent qu’« [ils feront] avec les enfants confiés comme [ils ont] fait ou [font] avec [leurs] propres enfants ». En les confrontant à des situations simples dans lesquelles se retrouvent les familles d’accueil et en leur demandant d’y trouver des solutions, nous allons chercher à évaluer si ces candidats peuvent questionner leurs positions parentales, s’écarter de leurs rôles habituels pour concevoir d’autres façons d’agir. Nous interrogeons les candidats sur ce qu’ils savent des besoins des enfants séparés de leur famille et ce qu’ils pensent pouvoir leur apporter. Que feront-ils s’ils sont en difficulté ? Nous testons leur seuil de résistance vis-à-vis de troubles du comportement. Nous évoquons aussi des situations extraordinaires et abordons les thèmes de la maltraitance et de l’inceste. Nous leur demandons d’imaginer les relations avec les parents. Nous leur demandons de se positionner face aux différences, mais aussi face à d’autres pratiques parentales. Nous parlons des contraintes liées au respect des droits des parents, de la nécessité de travailler en équipe, de collaborer à un projet éducatif élaboré en partenariat, de se résoudre aux exigences du service employeur, de manière à ce qu’ils réalisent que l’enfant accueilli a bien une histoire qui lui est propre.

À propos de l’analyse des données recueillies lors des entretiens

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Nous menons notre analyse dans une double perspective : repérer les contre-indications absolues à l’accueil d’enfants (à savoir un climat familial violent, une absence de disponibilité, une grande méconnaissance des besoins des enfants, des conduites addictives ou des troubles psychopathologiques manifestes) et réunir les éléments qui nous permettront d’étayer notre avis au regard de cette parentalité particulière à exercer et à partager.

Devenir « famille d’accueil », c’est accepter dans son intimité familiale un enfant qui va venir bousculer les rapports entre chacun de ses membres

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Nous allons évoquer différentes pistes de réflexion. Chaque situation étant particulière, chaque famille d’accueil potentielle ayant ses propres mécanismes de défense, nous ne pouvons pas explorer toutes les « zones », certains « endroits » restant obscurs… Notre travail consiste à rassembler le maximum « d’indices » pour pouvoir remplir au mieux notre mission. Dès les premiers moments de la rencontre, en fonction de l’accueil qui nous est réservé et de l’attitude des candidats à notre égard, nous pouvons déjà repérer un certain nombre d’éléments concernant leurs modes d’expression et de communication : attitude avenante ou distante, regard direct ou fuyant, visage souriant, figé… Au fil des

entretiens, nous allons nous attacher à la qualité du contact et de l’expression : discours aisé, spontané, réservé, contrôlé, clair, discours intellectuel, réfléchi ou superficiel, très convenu, difficultés de compréhension, d’expression ou d’élaboration de la pensée, expression vivante, animée ou pauvre, discours logorrhéique, monologue, propos inadaptés (manifeste politique ou considération trop générale ou très engagée)…

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Nous observons la façon dont les membres de la famille communiquent entre eux et, avec nous, comment circulent la parole, les informations. Nous observons l’intérêt que les candidats ont à être en lien, à échanger, l’attention qu’ils portent à ce que dit l’autre (tiennent-ils compte ou pas de son point de vue ?), l’authenticité et la crédibilité des propos, leur pertinence, leur adéquation au contexte de l’agrément. Nous pouvons ainsi apprécier leurs capacités de dialoguer, d’écouter et d’être en relation.

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Lors des visites à domicile, nous pouvons nous rendre compte du mode de vie familial, de l’organisation de la maison, de l’espace réservé à chacun, aux enfants et à l’enfant qui sera accueilli. À partir de ce que nous constatons et de ce qu’ils nous disent de leur projet, nous pouvons juger si ce projet est réaliste ou pas, adapté à ce qu’ils peuvent offrir, s’il a été pensé en fonction de la composition de la famille, de la disponibilité des candidats, des répercussions de l’accueil sur leur vie quotidienne. Nous pouvons aussi nous rendre compte, à cette occasion, de possibles écarts entre leur discours et ce qu’ils mettent en œuvre.

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Dans l’énonciation de leurs pratiques éducatives, nous percevons leur position parentale. Nous mesurons leur attachement à des principes, à des certitudes sur ce qu’il convient de faire et de ne pas faire. Sont-ils en capacité de porter un regard critique sur leurs méthodes et attitudes, de se remettre en question, de parler simplement des difficultés qu’ils ont rencontrées et des solutions qu’ils ont su trouver ou pas ?

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Au-delà de leurs connaissances des besoins psychoaffectifs des enfants séparés de leur famille, il s’agit de comprendre quelle est leur représentation du rôle de famille d’accueil, si cette représentation est proche ou trop éloignée de la réalité, ce qui pourrait induire des attitudes inadéquates envers les enfants : surprotection, trop grande méfiance… À partir des mises en situation, nous pouvons analyser non seulement leur tolérance vis-à-vis des troubles de comportement, la cohérence de leurs réponses adressées aux enfants, leurs réactions dans des situations de crise, leurs attitudes face à leurs propres émotions, leur capacité de prendre du recul et de réfléchir, leur capacité de chercher de l’aide, mais aussi, comme nous l’avons déjà dit, l’articulation possible entre la fonction parentale et la fonction de famille d’accueil : comment le couple peut-il assouplir ses modes de pensée habituels pour faire évoluer ses certitudes éducatives, se détacher de sa pratique parentale pour penser d’autres pratiques éducatives adaptées à la problématique particulière de l’enfant confié ? Nous pouvons repérer parfois des mécanismes de défense rigides. Ce peut être, par exemple, le déni : « On a élevé cinq enfants, on saura bien en élever un autre », ou la mise à distance : « De toute façon, on n’est pas seul, on appellera l’éducateur », ou encore l’idéalisation : « Il suffit de parler avec l’enfant pour que tout se règle, lui donner beaucoup d’amour, d’affection. » Ces mécanismes de défense peuvent alerter sur la capacité des candidats d’être réellement à l’écoute des besoins des enfants confiés et sur leur capacité de s’adapter à des situations variées.

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Ce qu’ils imaginent de leurs relations avec les parents nous éclaire aussi sur leurs aptitudes à prendre en considération l’histoire de l’enfant et à respecter la place de ses parents. Les candidats ne vont-ils pas se situer dans la rivalité, la pitié ou la moralisation ? Comment vont-ils accepter, tolérer, les comportements régressifs de l’enfant au retour des séjours en famille ? Ne se vivront-ils pas comme la « bonne » famille par rapport à la « mauvaise » famille ? Comment envisagent-ils de partager l’exercice de la parentalité avec les parents de l’enfant (et ses éducateurs) ? Quels liens particuliers, différents, peuvent-ils offrir à cet enfant sans pour autant remplacer ses parents ou se substituer à eux ? Peuvent-ils s’inscrire, comme le suggère Anne Cadoret (1995), dans une pluri -parentalité ou une « coparentalité » et dépasser les positions de clivage bon parent / mauvais parent ?

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Imaginent-ils que l’enfant puisse souffrir éloigné de ses parents ? Quelle est leur capacité d’empathie vis-à-vis de lui, de ce qu’il éprouve en lien avec ses origines, son histoire et sa famille ? Sont-ils capables de préserver et de valoriser son « patrimoine » ? Sont-ils capables de l’aider à s’autonomiser, c’est-à-dire de l’aider à supporter les séparations, ce qui sous-tend qu’ils soient eux-mêmes en capacité de vivre des séparations ?

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À propos de leurs histoires, nous nous attachons à évaluer leurs capacités de raconter ce qu’ils ont vécu, d’analyser leurs parcours et leurs capacités de surmonter les aléas de la vie, comment ils ont survécu aux événements difficiles, résisté aux chocs, quels mécanismes de vie ou de déni ils ont mis en œuvre pour faire face, sachant que l’histoire de l’enfant pourra les confronter à nouveau à des événements difficiles. L’évocation de leurs souvenirs d’enfant, de leurs relations à leurs parents, de leurs relations à leurs enfants, de leur positionnement en tant que parents, nous permet de comprendre les articulations entre leur histoire personnelle et leurs mécanismes défensifs qui peuvent se traduire sur le mode inconscient en termes de réparation et de compensation.

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À partir de ce qui va être dit des motivations, il s’agit de chercher quel sens a cette demande d’enfant au-delà de ce qui est expliqué rationnellement (trouver un nouvel intérêt à sa vie, se sentir utile, faire profiter à d’autres enfants d’une expérience réussie de parents…). À quel désir, à quel besoin (apport financier, enfant absent ou décédé, désir de reconnaissance, réparation, lutte contre la dépression…), vient répondre cette demande particulière ? Nous apprécierons comment s’argumente la demande d’exercice parental dans le souhait d’accueillir un enfant, quelle place viendra occuper l’enfant. Ne s’agirait-il pas d’une demande d’adoption déguisée, de quelque chose de cet ordre qui ne pourrait se dire, avec le risque que soit alors occultée l’histoire familiale de l’enfant et entravé le maintien de ses liens familiaux ? L’enfant sera-t-il en charge d’effacer la souffrance, de colmater le manque ? En se référant à l’histoire des candidats, le psychologue pourra relier la demande avec des événements marquants et évaluer si ces événements risquent de parasiter ou pas la relation à l’enfant accueilli.

À propos de la complexité de la fonction d’accueil

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Nous ne pouvons pas prétendre ici rendre compte de toute la complexité de la fonction d’accueil. Néanmoins, la mission du psychologue, lors des entretiens d’évaluation, est bien d’imaginer quel sera le devenir de cette famille à tenir son rôle dans le temps.

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Toute famille postulante est convaincue de pouvoir devenir une famille d’accueil suffisamment bonne, d’avoir la disponibilité nécessaire. Cette conviction est indispensable pour pouvoir entreprendre ce travail et soutenir l’enfant accueilli. Mais assurer cette fonction, à la fois maternante, observante, contenante, sans s’identifier à l’enfant souffrant, tout en laissant libre la place des parents, réfléchir avec d’autres professionnels à la façon de mettre en œuvre les fonctions parentales, satisfaire à des exigences fixées par d’autres, est loin d’être simple tant les représentations liées à cette fonction sont fortement marquées par l’histoire familiale de chacun.

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L’accueil de ces enfants survient la plupart du temps dans un contexte de souffrance et de grande difficulté ; cette souffrance vient mobiliser chez (tous) les professionnels touchés dans leur propre capacité parentale (ou dans leur propre souffrance d’enfant) des mouvements de réparation en direction de l’enfant. Chacun (travailleur social, psychologue et famille d’accueil) a alors en tête le modèle d’une famille d’accueil idéale : nous nous devons (dette) de combler cet enfant (don).

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De notre place de psychologue, tout en tentant de nous dégager de nos propres représentations et projections – renoncer à « notre » famille idéale ou « à une figure maternelle toute dévouée » (Winnicott) –, nous devons comprendre, nous l’avons déjà dit, de quel sens particulier est chargé la demande des familles candidates (quelle est leur dette ? pour quel don ?), dégager leur jeu familial et apprécier si l’enfant confié va pouvoir s’y intégrer et en bénéficier. Ces candidats, qui sont, rappelons-le, dans une démarche de don, vont-ils pouvoir aider l’enfant à préserver les liens qui l’unissent à sa famille (par exemple, ne pas être dans la rivalité avec les parents de l’enfant), accepter que cet enfant ne soit pas gratifiant (comblé par eux) et tolérer de ne pas être « si bons que ça » ?

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Cette famille idéale fantasmée ne peut que mettre à mal la famille de l’enfant confié, car elle renvoie au clivage bon / mauvais et ne peut que placer l’enfant ainsi tiraillé dans une position impossible. « C’est le propre du placement familial de faire de cet enfant un enfant partagé, divisé, qui lutte compulsivement pour et contre son appartenance tantôt à l’une, tantôt à l’autre de ces deux familles. » (David, 1989.)

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Les familles d’accueil doivent pouvoir, lorsqu’elles sont en difficulté, dépasser ce recours au clivage entre « les bons et les mauvais », un tel clivage entravant tout le travail qu’elles peuvent réaliser par ailleurs, même s’il leur permet de ne pas se remettre en question et de sauvegarder une bonne image d’elles-mêmes.

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Les familles d’accueil doivent avoir la souplesse psychique nécessaire pour comprendre que ce qui se joue dans leur famille trouve son origine dans l’histoire de l’enfant qui vient interagir avec leur propre histoire et que ce n’est qu’en prenant conscience et qu’en analysant ce qui se passe qu’ils pourront être « aidants » pour l’enfant qui leur est confié.

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Elles doivent être suffisamment sereines pour ne pas se sentir atteintes par les troubles que manifeste l’enfant. C’est ainsi qu’elles pourront laisser « le champ libre » à des identifications nouvelles qui l’aideront à construire son identité.

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L’enfant a besoin de s’appuyer sur la solidité et la continuité du couple d’accueil. Il met cette solidité et cette continuité à dure épreuve pour vérifier sans cesse qu’il n’a pas détruit le cadre offert et qu’il n’est pas rejeté. Les familles d’accueil, malgré leur déception dans leurs convictions réparatrices et dans leurs efforts, doivent pouvoir résister à ces assauts et lui proposer des relations basées sur le respect et la reconnaissance mutuelle.

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Le psychologue va tout mettre en œuvre non seulement pour repérer si la famille candidate est en adéquation avec l’accueil d’un enfant, mais aussi pour prévenir les écueils éventuels qui, une fois la prise en charge de l’enfant engagée, pourraient aboutir à des ruptures de placements.

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Aussi prudents que nous puissions l’être, nous ne pouvons garantir ni un accompagnement complètement satisfaisant ni une tolérance de ces familles envers la problématique des enfants qu’elles auront à assumer. Bien sûr, aucune famille n’est parfaite et invulnérable.

Quid de la restitution des données ?

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Dans la rédaction de notre rapport, nous ne relatons pas les entretiens en détails, mais nous retenons, dans tout ce qui a été abordé, seulement les points qui nous permettent, comme cela nous est demandé par la loi, de nous prononcer par rapport « à la disponibilité du candidat, sa capacité d’organisation et d’adaptation à des situations variées, son aptitude à la communication et au dialogue, ses capacités d’observation et de prise en compte des besoins particuliers de chaque enfant, sa connaissance du rôle et des responsabilités de l’assistant familial » (article 421.6 du code de l’action sociale et des familles).

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Il n’est pas question pour nous de procéder à une analyse approfondie du fonctionnement psychologique du candidat ou de son conjoint. Il ne s’agit pas de mettre à mal « l’équilibre » parfois fragile ou pathologique du candidat ou des membres de sa famille, mais de mesurer néanmoins si ces équilibres ne risquent pas d’être pathogènes pour l’enfant qui leur serait confié ou trop éprouvés, voire détruits, par le placement familial.

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Il est particulièrement délicat de justifier un avis défavorable, de rédiger un rapport aboutissant à un avis négatif, compte tenu des principes de déontologie.

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Nous ne révélons pas, bien évidemment, quoi que ce soit des dysfonctionnements pathologiques que nous avons pu percevoir. Ainsi, lorsque nous nous trouvons en présence de troubles psychopathologiques chez le candidat ou son conjoint qui justifient un refus d’agrément, ce qu’il nous faut mettre en évidence ce ne sont pas leurs fragilités personnelles, mais leurs difficultés à être disponibles, à s’organiser, s’adapter, communiquer, dialoguer, observer, prendre en compte les besoins particuliers des enfants… Nous devons être suffisamment convaincants auprès de la commission, dans l’intérêt de l’enfant, pour que ces candidats ne se trouvent pas en situation d’accueillir s’il y a un risque pour leur équilibre ou celui de l’enfant accueilli.

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Nous essayons de rédiger notre rapport de manière à restituer aux candidats, sans les blesser, quelque chose de ce que nous avons compris du sens de leur demande qui puisse les aider eux-mêmes à avancer par rapport à leur projet (le repenser, le différer, le clarifier, voire y renoncer).

En conclusion

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Un avis favorable à l’agrément est donc délivré à des candidats qui sont en mesure d’offrir éducation et protection à l’enfant, qui sont en capacité d’observer, de réfléchir et d’analyser tout ce qui se passe dans la vie quotidienne, de s’impliquer dans la relation avec lui, de se mobiliser dans son intérêt, de croire en ses potentialités, de lui donner la confiance dont il a besoin et le désir de grandir, mais aussi à ceux qui sont en capacité de se remettre en question, de reconnaître leurs limites, de supporter des « échecs », d’être malmenés, et qui ont l’optimisme et l’énergie nécessaires pour lutter contre le découragement…

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La mission du psychologue, dans le repérage de familles d’accueil adéquates, ne consiste pas, bien évidemment, à établir une liste de critères ou à dresser un catalogue de bonnes intentions. Sa spécificité réside dans une rencontre singulière. Les entretiens ne se déroulent jamais de la même façon : comme nous l’avons déjà évoqué, chaque famille a ses modes de communication et d’entrée en relation, son histoire, ses fantasmes, ses mécanismes de défense propres. Tout ce qui est dit à propos de tout s’inscrit dans ce lien entre candidat et psychologue. La qualité de l’échange, qui est parfois de l’ordre de l’indicible, lui permet d’imaginer comment des relations pourront se nouer aussi bien avec l’enfant qu’avec l’équipe qui interviendra.

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Ce que nous espérons, au terme de notre évaluation, c’est d’avoir permis aux candidats de prendre conscience que l’accueil de ces enfants n’est ni simple ni en soi un remède, qu’ils s’engagent dans un long chemin sur lequel ils auront grand besoin de se former et d’être soutenus. Il est primordial d’avoir pu leur faire toucher du doigt que, s’ils peuvent se trouver en difficulté en raison de leur histoire ou de leur fonctionnement psychologique, une aide est toujours possible, une réévaluation de leur raisonnement et de leur position n’est pas du tout un aveu de faiblesse, mais que c’est, au contraire, tendre vers un professionnalisme authentique. La « bonne famille d’accueil » étant celle qui est capable de réfléchir à ses fonctionnements et n’a de cesse d’évoluer.

[*]

Nous appelons « candidat » le couple qui demande à accueillir un enfant et qui forme avec ses enfants la famille d’accueil.

 

 


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Publié le 25 octobre 2018

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